Latifa Ibn Ziaten, Prix Zayed de la fraternité humaine : « Ouvrez votre cœur, brisez les barrières qui sont à l’intérieur de vous »

Photo : ONU

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Le Prix Zayed de la fraternité humaine 2021 a été attribué au Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, et à l’activiste française Latifa Ibn Ziaten. Ce prix récompense les personnes qui s’engagent à favoriser les conditions d’une coexistence pacifique. Antonio Guterres a estimé que ce prix était une reconnaissance du travail des Nations Unies pour faire avancer la paix et la dignité humaine. Il a félicité Latifa Ibn Ziaten pour ses efforts destinés à promouvoir la compréhension mutuelle après une tragédie personnelle. Dans un entretien avec ONU Info, Latifa Ibn Ziaten s’est dite très fière de recevoir ce prix, qui « représente la paix et la tolérance, l’humanité, le respect ».  Cette mère de cinq enfants se consacre à la sensibilisation contre l’escalade de l’extrémisme religieux, après avoir perdu son fils Imad lors d’un attentat terroriste en 2012. Depuis lors, Latifa travaille avec des familles et des communautés pour prévenir la radicalisation des jeunes et diffuser un message de paix, de dialogue et de respect mutuel.

ONU info : Depuis le drame, vous ne laissez pas le dernier mot à la violence puisque vous avez créé l’Association Imad pour la jeunesse et la paix. Pouvez-vous expliquer comment tout a commencé ?

Latifa Ibn Ziaten : J’ai fondé cette association pour la jeunesse et la paix pour aller vers les jeunes, ou les moins jeunes, dans les maisons d’arrêt, dans les écoles, dans les foyers, afin de les prévenir, avant que ces jeunes ne tombent dans le terrorisme. Aujourd’hui c’est très important. Et c’est pour ça que j’ai fondé cette association.

Quand je suis allée sur le lieu où mon fils a été abattu, j’ai trouvé un groupe de jeunes et c’est là où j’ai entendu des jeunes à qui j’ai posé la question : « Où habite Mohammed Merah (le tueur de son fils) ? », me dire : « Mohammed Merah, c’est un martyr c’est un héros de l’islam. Il a mis la France à genoux ». Et c’est là que je me suis dit : « Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? Il ne faut pas que j’arrête là ». Et je leur ai dit : « Vous êtes la cause de ma souffrance mais je vais vous tendre la main. Je ne vais pas vous lâcher. Je vais faire tout ce que je peux. Je ne sais pas de quelle manière, mais je vais travailler avec vous. Mais je ne veux pas m’arrêter ».
Et un de ces jeunes m’a dit : « Madame il y a beaucoup de gens qui disent ça, mais on ne les voit pas ». Et je lui ai dit : « Je vous promets, je vais venir et je vais travailler avec vous ». Et c’est comme ça qu’a démarré mon association grâce à ces jeunes. Cela a été le déclic. Je me suis dit : il faut aller vers les jeunes. Parce que les jeunes c’est l’avenir et on ne doit pas les lâcher, il faut accompagner ces jeunes jusqu’au bout, il ne faut rien lâcher.

ONU Info : Comment expliquez-vous cette montée du fanatisme, de l’extrémisme, de l’antisémitisme, et de l’intolérance, non seulement en France mais partout dans le monde ?

Latifa Ibn Ziaten : Une grande partie vient de l’éducation. La présence d’une mère et d’un père, c’est la clé de chaque enfant parce que s’il n’y a pas de dialogue, s’il n’y a pas d’amour, s’il n’y a pas de présence des parents, l’enfant il grandit vide de l’Intérieur. C’est donc très important que les parents soient là.

 Il y a aussi l’ennui. Certains jeunes, ils sont complètement perdus et c’est pour ça qu’aujourd’hui on trouve beaucoup de difficultés. Il y a la pauvreté aussi. Mais parmi les jeunes que j’ai côtoyés et que j’ai aidés, ce sont des jeunes qui sont dans l’ennui, la difficulté familiale, le déchirement de la famille. L’enfant quitte sa famille et va en foyer ; il est livré à lui-même, il n’a pas d’aide. Personne pour lui remonter le moral ou lui donner de l’espoir. Et c’est comme ça que quelqu’un qui tend la main à ce jeune, il le récupère facilement.

ONU Info : Souvent ces jeunes qui commettent ces attentats sont, comme vous dites, laissés pour compte. Comment arriver à les intégrer ? Vous parlez de l’éducation mais au niveau sociétal, comment peut-on arriver à ce que tous ces jeunes arrivent à être bien dans leur peau ?

Latifa Ibn Ziaten : Moi, je l’ai vu en France. Quand je vois toutes ces cités fermées, quand je vois que dans certains établissements scolaires il n’y a pas de mixité, quand je vois que certains jeunes sont rejetés, ne sont pas reconnus, c’est difficile pour l’enfant quand il grandit. Et au fond de lui, il ne se sent pas accepté, il n’est pas aimé.

C’est pour ça que je crie fort : « Ouvrez ces cités, mixez les établissements scolaires, donnez la chance à chaque jeune parce que c’est l’avenir de cette jeunesse. Il ne faut pas faire de différence ». Qu’il soit noir, arabe, juif, ou musulman, ou n’importe quelle couleur ou religion, on ne doit pas baisser les bras. Ce sont des jeunes comme les autres, il n’y a pas de différence.

C’est pour ça qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes, ils n’ont pas d’espoir. Quand je fais des conférences dans les écoles et que je leur demande : « Vous avez de l’espoir ? » Il y a seulement deux ou trois qui me répondent. Je leur dis : « Mais vous, vous n’avez pas d’espoir ? » Ils me répondent : « Mais quel espoir Madame ? Comment on peut voir l’espoir ? » Et ça c’est difficile quand un enfant de 14 ans vous répond comme ça. Là ça m’inquiète.

Et c’est pour ça que je crie fort et je ne lâche pas. Pour vous dire, je fais trois à quatre conférences par semaine et je reste debout 2 ou 3 heures. Même pendant des jours fériés, des fêtes musulmanes je me trouve dans des prisons. Mais je ne lâche rien. Je me dis, je dois y aller, ce n’est pas grave, fête ou pas fête, c’est mon devoir aujourd’hui. Et c’est pour cela qu’il faut que beaucoup de gens se lèvent pour œuvrer pour la paix et le vivre-ensemble

ONU Info : Vous dites qu’il faudrait consacrer 5% de notre vie à la défense du vivre ensemble, n’est-ce pas ?

Latifa Ibn Ziaten : Bien sûr. Si chacun de nous donne 5 % à la société je vous assure qu’on peut s’en sortir. Rien que le regard. Quand vous regardez un jeune triste, et vous le regardez avec le sourire. Je vous assure qu’il vous regarde et vous sourit. Mais si vous passez juste à côté, et bien il ne se sent pas accepté et il se sent rejeté. C’est pour ça que le regard est important. Quand je parle aux jeunes, je leur dis : « Regardez dans les yeux ». Et je vois des larmes couler des jeunes. Je leur dis : « Regardez avec vos yeux, ouvrez votre cœur, brisez les barrières qui sont à l’intérieur de vous. Avancez, démarrez ce moteur. Vous avez un moteur en vous et ce moteur vous devez le démarrer parce que si vous ne le démarrez pas, il n’y a personne qui le démarrera à votre place et avancez. Vous avez toute la chance devant vous ».

ONU Info : Vous travaillez au niveau des élèves. Mais est-ce que vous travaillez aussi au niveau des parents ?

Latifa Ibn Ziaten : Bien sûr. Je fais des conférences tout public. Je fais des conférences par exemple le matin avec les élèves et le soir avec les parents. Parce que si je fais le message dans la même journée pour les parents et les enfants, ça marche très bien. Mais si je fais que pour l’enfant, il rentre chez lui, et il ne retrouve pas ce que je dis chez lui. Mais quand je dis aux parents : « Quand vous êtes à la maison ne laissez pas vos enfants dans la chambre enfermés, et de penser : C’est bon ils sont chez moi. Non, il faut vous dire : qu’est-ce qu’il fait dans la chambre enfermé ? Avec qui il parle ? »

L’Internet aujourd’hui c’est très dangereux pour l’enfant. Quand il a un PC ou un téléphone il est loin de vous. Il faut qu’il soit dans la salle où vous pouvez voir ce qu’il fait. Vous devez manger avec votre enfant à table, partager avec lui, discuter avec lui. C’est comme ça que l’enfant va grandir et apprendre des règles, les valeurs comme on a appris nous avec nos parents.

Il y a des parents qui disent : « Mais on travaille ». Oui vous travaillez. Mais l’enfant quels problèmes a-t-il ? Pourquoi va-t-on le rendre malheureux parce qu’on travaille. Moi je travaille et je partage le repas avec mes enfants le soir. Et si je travaille le soir je partage avec mes enfants le repas du midi. Il y a un moment donné où je peux discuter avec mes enfants. Je ne peux pas fermer les yeux. Je dis :  « Voilà, je travaille, on travaille tous. » Mais l’enfant il a besoin de ses parents. Et les parents je vous assure, ça les remue dans les tripes et de dire : « Oui c’est vrai des fois on ne pense pas ». Et bien c’est ça. Il faut manger à table, il faut partager, il faut dialoguer. Ce n’est pas d’acheter une marque à l’enfant ou un portable et vous dites : « Voilà mon enfant il est gâté ». Il faut que qu’il soit gâté par l’éducation, par l’amour et par la présence. C’est avec cela qu’il faut gâter votre enfant. Et c’est aussi le message que je passe aux parents.

ONU Info : Pensez-vous que les réseaux sociaux ont augmenté le terrorisme ?

Latifa Ibn Ziaten : Non, je ne crois pas. Je dirais que ça complète parce que même s’il regarde l’Internet ou un portable, il faut qu’il soit déjà guidé par quelqu’un. C’est rare, parmi ceux que j’ai rencontrés, qu’ils soient vraiment pris par l’Internet. Mais pour la plupart ils ont toujours quelqu’un qui les prépare. Et là, il envoie des vidéos, des messages et là il regarde. Alors là l’enfant il se nourrit avec la haine parce que l’autre personne le prépare de l’extérieur. Mais le terrain est déjà préparé malheureusement. Et c’est pour ça qu’il faut travailler avec l’enfant quand il sort de l’école, quand il va au sport, quand il rentre à la maison.  Il faut vérifier. Parce que l’enfant ne peut pas être livré à lui-même. Il a besoin d’un cadre. Il a besoin de quelqu’un pour le guider pour qu’il grandisse bien dans sa peau.