Face aux défis posés par un monde multipolaire, les appels à un « multilatéralisme en réseau » et « inclusif » se multiplient au Conseil de sécurité

Photo : ONU

À l’initiative de la Chine, qui en préside les travaux ce mois-ci, le Conseil de sécurité s’est aujourd’hui réuni pour réfléchir aux moyens de renforcer le multilatéralisme dans un monde polarisé et marqué par l’inflation des conflits.  Un monde qui ne semble pas toujours avoir tiré les leçons des deux Guerres mondiales ayant endeuillé le XXe siècle, a estimé le Secrétaire général de l’ONU, avant de céder la parole à près de 80 orateurs.  À quelques jours seulement du centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, M. António Guterres a rappelé qu’« en l’absence de mécanismes de résolution internationale », « la guerre avait éclaté et duré des années ».  « Il a fallu un deuxième cataclysme mondial pour enclencher les accords multilatéraux que nous connaissons aujourd’hui, pour éviter de sombrer dans une troisième guerre mondiale », a-t-il analysé.

Face à l’« anxiété », aux « incertitudes », à l’« imprévisibilité » et au « déficit de confiance » de l’opinion publique dans les institutions politiques, une approche globale est plus que jamais nécessaire selon le Chef de l’ONU, qui a plaidé pour un « système multilatéral réformé, revigoré et renforcé », avec pour boussole la Charte des Nations Unies.  Mais pour être couronné de succès, ce retour aux sources doit puiser à de nouveaux affluents: organisations internationales et régionales, mais aussi société civile et autres parties prenantes, pour réaliser un « multilatéralisme en réseau » et « inclusif ».

Un appel repris à son compte par la France, qui a estimé plus facile de se livrer au « UN bashing », que de rénover le système multilatéral et de se réengager en faveur de l’Organisation, y compris en élargissant le Conseil de sécurité dans ses deux catégories de membres.  Mettant en garde contre les « tentations du repli et de l’unilatéralisme », le représentant a annoncé que son gouvernement organiserait, du 11 au 13 novembre prochain, le Forum de Paris sur la paix, « qui rassemblera tous les acteurs de la gouvernance mondiale », et parmi eux de simples « citoyens ».  Son homologue des États-Unis a, en revanche, considéré que le multilatéralisme en soi n’était « ni bon ni mauvais », mais au contraire tributaire de l’usage qui en est fait.  Elle l’a dénoncé lorsqu’il est mis au service de causes comme la défense par l’Assemblée générale du « régime barbare » de Cuba ou d’auteurs patents de violations graves des droits humains et des libertés fondamentales, comme le ferait le Conseil des droits de l’homme.

La déléguée américaine a en outre considéré que Washington, principal contributeur au budget ordinaire de l’Organisation et au budget des opérations de maintien de la paix, est en droit d’attendre un « retour sur investissement » et une « répartition plus équitable » de ce fardeau financier.  « Les contribuables de l’Oklahoma, de l’Idaho, et du Minnesota assument 25% d’un budget de 7 milliards de dollars pour financer des opérations basées à Kinshasa, Djouba, ou encore Pristina », a-t-elle observé, en assurant que les Américains se posent de sérieuses questions sur « leur généreux soutien » à l’ONU.

Si la Chine a estimé qu’elle assume sa part, avec le déploiement de 2 500 Casques bleus chinois dans diverses opérations onusiennes de maintien de la paix, la Fédération de Russie a quant à elle fustigé les États Membres qui, d’après elle, prétendent appuyer le multilatéralisme, tout en « imposant des sanctions, s’ingérant dans les affaires des autres et contournant l’ONU ».  Il n’y a qu’à regarder du côté du processus de paix au Moyen-Orient, du Programme d’action commun sur le nucléaire iranien, de l’Accord de Paris sur les changements climatiques ou des accords stratégiques sur les armements nucléaires pour s’en convaincre.  Un multilatéralisme à la carte en somme, qui ne correspondrait qu’à « leurs conditions préétablies », à en croire le délégué russe, qui s’en est pris à ses « collègues occidentaux », lesquels taxeraient de « révisionnisme » tous ceux qui seraient en désaccord avec eux.

Les résolutions de l’ONU sont « foulées aux pieds », a renchéri le Pakistan, en relevant que « le jusqu’au-boutisme politique et les jeux de pouvoir menacent de transformer des intérêts stratégiques en ambitions rivales, accentuant ainsi les multiples lignes de fracture internationales existantes ».

À la suite du Secrétaire général, les Présidentes de l’Assemblée générale et du Conseil économique et social (ECOSOC) ont été formelles: seul le multilatéralisme est de nature à relever des défis interdépendants les uns des autres, comme les changements climatiques et l’insécurité.  La première, Mme Alya Ahmed Saif Al-Thani, a jugé crucial d’autonomiser les femmes et les jeunes pour accroître leur participation politique, y compris aux processus de paix.  Comme elle, la Présidente de l’ECOSOC, Mme Inga Rhonda King, a plaidé pour des synergies renforcées avec le Conseil de sécurité, considérées par M. Antònio Guterres comme le « garant de la réputation générale de l’ONU ».

« Rappelons-nous que la Charte confère au Conseil une stature, des pouvoirs et des responsabilités particuliers », a souligné M. Guterres.  Aussi a-t-il encouragé le Conseil de sécurité à faire davantage pour « surmonter les divisions », adopter les programmes de prévention et de consolidation de la paix, et recourir à la médiation et autres outils énoncés dans le Chapitre VI de la Charte des Nations Unies pour parvenir à un règlement pacifique des différends.  Le Royaume-Uni a indiqué que si certains pays ne tentaient pas de détourner l’attention du Conseil de situations relevant du Chapitre VI, et si l’on utilisait plus rapidement les dispositions qu’il prévoit, « on ne serait pas contraint de recourir brutalement au Chapitre VII », qui légitime l’usage de la force.

« Anachronique » et doté d’organes subsidiaires au fonctionnement « byzantin », selon le représentant de l’Inde, le Conseil est confronté à des crises de « performance », de « crédibilité », de « légitimité » et de « pertinence ».  Aux yeux de sa délégation, « faire porter au multilatéralisme la responsabilité de la situation déplorable du Conseil reviendrait à accuser le Madison Square Garden de l’échec des « Knicks » de New York, année après année, et ce, depuis des décennies », a-t-il déclaré en recourant à une analogie sportive.

Le Président de la Cour internationale de Justice (CIJ), M. Abdulqawi Ahmed Yusuf, a vanté le rôle joué par les juridictions comme la sienne, dont les décisions et la jurisprudence dissipent les incertitudes qui subsistent dans le droit international et clarifient le droit des traités, qui sont au fondement du multilatéralisme.  Pour le représentant du Liechtenstein, le Conseil de sécurité, « gardien de la Charte », dispose avec la Cour pénale internationale (CPI) d’un instrument additionnel pour s’assurer de la légalité de l’usage de la force, à laquelle il a parfois été fait appel unilatéralement et en l’absence d’autorisation préalable, a-t-il rappelé.